[JOINT STOCK 12 BRÉSIL – RIO – MONTEVIDEO]. LA GRANDIÈRE (Pierre Paul de). Lettre autographe signée adressée à Alfred GUICHON DE GRANDPONT, rédigée à Montevideo le 1er avril 1838 depuis la Minerve, 5 pages et demi in-4.
Très intéressante lettre autographe de La Grandière concernant la situation et son ressenti du blocus de Buenos Aires qui eut lieu en 1838, notamment afin d’obtenir par la force un traité de commerce et navigation avec la Confédération Argentine et de renforcer la position commerciale de la France dans une région alors très importante pour le commerce français. Il y évoque également le mode de vie et les activités brésiliennes des soldats et des gauchos.
« Enfin le d’Assas va partir, mon cher Guichon, et vous portez ma lettre. Il y a bientôt 4 mois que j’attends cette occasion […].
Avant de commencer, j’ai un petit reproche à vous faire. c’est de ne m’avoir pas donné de vos nouvelles depuis le mois de mai […] Ce n’est pas le tems qui vous a manqué, il y a donc eu paresse car je ne puis croire à un oubli complet. Je conçois qu’auprès de femme aimable et gentille on puisse perdre la mémoire, mais pour un tems seulement.
J’aurais aimé savoir comment vous vous trouviez de votre nouveau genre de vie. Il me semble que vous devez être bien heureux. Est-ce vrai ? Que faites-vous ? Des vers et des enfants sans doute. Bravo, mon ami, bravo, procréez, procréez, donnez donc du citoyen à notre belle France et surtout faites les hydrophobes pour qu’ils ne vous maudissent pas un jour. Que devenez-vous ? Quels sont vos projets ? Voilà bien des choses que vous n’auriez pas dû me laisser ignorer.
L’Adour est arrivée à Rio le 3 mars, elle nous a apporté des lettres, nous en avons reçu une partie, quelques-unes sont restées au consulat. J’ai encore un peu l’espoir d’avoir quelque chose de vous.
Depuis le mois de décembre, qui est l’époque à laquelle je vous ai écrit la dernière fois, nous avons eu un peu de mouvement dans la Station L’Hercule, la Favorite, la Camille et l’Expéditive […] à la monotonie de notre vie habituelle.
Le Prince de Joinville a été fêté de toute part et nous avons assisté à une partie des plaisirs. Au retour de son voyage des mines, le prince a donné à bord de l’Hercule un bal à S.M.S. Don Pedro II.
Nous avons vu les préparatifs de ce bal mais nous n’avons pu y assister. Nous sommes partis 8 jours auparavant pour venir à Montevideo arranger une affaire qui depuis 18 mois est en litige. Quelques personnes donnent ce départ en toute autre but de point celui d’économiser un […] ou une fête que l’amiral eut été obligé d’offrir au prince : mais ce prétexte est tellement dégoûtant que je me refuse à le croire et cependant je me demande pourquoi nous sommes partis s’y promptement, et dans un moment où la présence de l’amiral était si nécessaire.
Nous sommes venus à Montevideo sans beaucoup nous presser, nous y avons passé 15 jours à ne rien faire, 15 jours à correspondre avec Rosas, président de la République Argentine dans Buenos Aires est la capitale. Si nous sommes bien informés, il s’agit d’une chose dans laquelle nous avons tort. vous allez en juger parce que je vais vous en dire en quelques mots.
Le chargé d’affaires de France était mort à Buenos Aires, un jeune homme de 25 ans qui était venu dans le pays comme secrétaire, fut nommé consul. Aussitôt revêtu de cette dignité il traita directement avec Rosas président de la République. Celui-ci l’écouta pensant qu’on avait pas eu le temps d’envoyer un autre chargé d’affaires. Il y avait 6 mois que la représentation se faisait par un jeune homme, quand un français journaliste […] de Rosas, fut pris en flagrant délit d’espionnage donnant à Ste Croix ennemi du pays tous les renseignements désirables sur les forces et les moyens de la République. Rosas de sa propre autorité condamna cet homme à mort. Notre consul apprenant cela fut faire des représentations qui ne furent pas écoutées dans le premier moment, mais, soit après avoir réfléchi, ou fait à la demande du chargé d’affaires des actes martiaux, la peine de ce malheureux fut commuée en celle de prison. Au bout de 3 mois de captivité, il tomba malade, et mourut. On prétendit que sa maladie venait du mauvais traitement de Rosas, et notre Consul voulut faire de nouvelles représentations, mais cette fois on l’envoya faire […]. L’amour-propre de notre petit diplomate fut blessé, il criait de toute part pour demander réparations de l’insulte faite à la France, dans la personne de son représentant. Le gouvernement français nomma un nouveau consul chargé d’affaires, qui n’a pas encore paru, on envoya la croix à Mr le Consul, et l’ordre à l’Amiral de voir cette affaire. Nous sommes restés 3 mois à Rio après la lettre du Ministre. L’Amiral cherchait à tout arranger par correspondance mais voyant qu’il ne pouvait y parvenir, il se décida à partir pour Montevideo. Il fut assez malheureux, pour preuve le jour de l’arrivée du Prince revenant des mines, le moment où toutes les fêtes allaient recommencer, pour faire cette brioche. Nous avons fait la route sans nous presser : nous sommes restés 3 semaines à correspondre de nouveau et enfin, l’amiral s’est décidé à aller à Buenos Aires par l’Expéditive […] nous l’attendons dans quelques jours.
Nous n’aurions aucun intérêt à faire la guerre à cette république, on dépenserait beaucoup pour faire le blocus de la rivière et l’on ne ferait que gêner le commerce sans le détruire : car on empêchera jamais les communications par terre d’avoir lieu. Il ne faut pas penser à y envoyer des troupes : le feu n’en voudrait pas la chandelle. Une autre considération, est celle de 4000 français établis à Buenos Aires, tous riches et propriétaires d’établissements superbes. Si la chose en valait la peine, ce serait une bien petite considération […].
En fin dans ce moment, nous sommes l’arme au bras, espérant que dans un mois, 15 jours peut-être, le besoin d’eau nous fera réussir à Ste Catherine ou à Rio, qui quoiqu’un pays assez triste, vaut encore mieux que celui-ci.
Vous n’êtes sans doute pas sans avoir entendu parler souvent des plaisirs de la Plata et des singulières choses que l’on y voit. De ces Gaouches qui nés à cheval y passent toute leur vie. De leur adresse à lacer, un boeuf, un cheval, un tigre ou un homme. De ces établissemens, nommés Saladero où tous les jours on tue 100 à 150 bêtes à cornes pour en avoir les peaux, les cornes, faire de la carne sèche et du suif. Voyez-vous tous ces insectes cuisant à la fois dans d’énormes chaudières et rendant la graisse par tonneaux ? La plupart de ces établissemens sont tenus par des français, aussi il y a toujours dans le port un très grand nombre de bâtimens nationaux.
Les […] m’ont donné des nouvelles de la roche : je lui fais mon complimens sincère pour son commandement et plus encore pour la manière dont il le conduit. Le prince qui a fait une petite course par sa goélette a témoigné de sa satisfaction aux […]. Quand vous lui écrirez, ne m’oubliez pas auprès de ce brave commandant.
Le temps commence à me paraître long et même je puis dire que je m’ennuie militairement c.a.d. beaucoup. Je n’ai plus d’occupations fixes et forcées. Je suis livré à toutes mes réflexions qui souvent sont tristes. Quand je suis […] la chasse des insectes, des papillons et des coquilles me donnent quelques distractions, mais tout ce que je puis faire ne m’empêche pas de penser à la France et comme je vois le moment de la revoir très éloigné, je me désole : l’incertitude de ce moment fait mon malheur.
Si encore nous passions tout le tems qui nous reste à courir dans des pays méconnus, à faire le tour du monde, je prendrai facilement mon mal en patience. Mais non, toujours au Brésil, ne voyant que des faces ignobles et dégoûtantes avec lesquelles il ne peut y avoir de relations sociales.
[…] »
(cinquième page écrite en superposition et difficile à déchiffrer, petit trou avec manque à la cinquième et sixième page du à l’arrachage du cachet)
Expert :
Nicolas ASVISIO



