BOSSUET (Jacques-Bénigne). Lettre autographe signée adressée à [Henriette-Thérèse d’Albert de Luynes, dite Madame d’Albert], rédigée à Meaux le 6 septembre 1697.
Intéressante lettre au sujet du quiétisme, de l’état d’innocence et de l’amour en religion, dans laquelle Bossuet évoque M. de Chevreuse et Fénelon.
« Prenez garde, ma Fille, d’estre trop raisonnante ; recevez à pleine main ce que Dieu vous donne. Pourquoi vous étonnez- vous que, sous la main de Dieu, vous aimez mieux que lorsqu’il se retire pour vous faire sentir ce que vous estes? Au reste, il ne faut pas se plaindre des célestes délectations. L’état d’innocence, où l’amour eust esté si pur, n’en aurait pas esté privé. Si c’estait une chose dont il fallust songer à se détacher, St Paul dirait-il si souvent : « Réjouissez-vous ? » St Jean n’a-t-il pas tressailli de joye avant que de naistre ? Qu’est-ce-qui a fait dire à la ste Vierge : « Exultavit spiritus meus? » Et n’est-il pas écrit de J-C même : « Exultavit in Spiritu sancto » ? Je voudrais bien demander à nos nouveaux raffineurs si Jésus-Christ a jamais abdiqué les célestes délectations, ni s’il a cru qu’elles fussent un obstacle à l’amour, ni s’il a souhaité que Dieu l’en privât pour l’aimer plus parfaitement et plus purement. En vérité, on pousse trop loin les raffinemens. Puisque M. de Chevreuse vous doit aller voir, demandez-lui si J-C, si la ste Vierge, si st Jean-Baptiste du moins ont jamais songé à ces suppositions impossibles où l’on voudrait maintenant mettre la pureté de l’amour. Au surplus écoutez-le, promettez-luy tout le secret qu’il vous demandera par rapport à moy. Mais dites-lui bien que, pour moy je n’exige aucun secret : je veux que vous lui disiez avec une pleine liberté tout ce que vous savez de mes sentimens. Qu’il vous rende, s’il peut, une bonne raison pourquoi M. de Cambrai [Fénelon] a refusé si obstinément de conférer avec moy. S’il vous parle de mes prétendus emportemens qui luy ont servi de prétexte, niez-luy hardiment que j’en sois capable et assurez-le, sans hésiter, que, par la grâce de Dieu, je sais garder toutes les mesures de respect et de bienséance dans des conférences sérieuses. Après tout, je suis toujours ce que j’estais, aussi tendre pour les personnes qu’inflexible contre la doctrine. Priez Dieu qu’il les convertisse, qu’il éclaire leur aveuglement, en abaissant leur présomption.
N. S. soit avec vous.
Je suis toujours de plus en plus édifié de M. l’abbé Berryer.
J.B., E. de Meaux »
(quelques rousseurs, charnière restaurée)
Expert :
Nicolas ASVISIO



