STENDHAL (Henri Beyle, dit). Lettre autographe signée adressée à sa soeur Pauline Beyle, rédigée à Paris le 4 fructidor 10 [22 août 1802], 2 pages.
Superbe lettre, annotée en haut à gauche par Stendhal « ne montre ma lettre à personne ».
« Je te réponds tout de suite, ma bonne Pauline, de peur de ne pouvoir le faire de longtemps. J’ai sur ma table 10 ou 12 lettres auxquelles il faut que je réponde, et qui attendent leur tour depuis 1 mois. Prends de l’ordre de bonne heure je n’en ai que pr mes études, et j’ai bien souvent occasion de m’en repentir dans mes relations sociales. prends pr principe de toujours répondre à une lettre dans les 48 heures qui suivent sa réception.
Prends tout de suite un maître d’italien, quel qu’il soit. en attendant de l’avoir copié et apprends par coeur les 2 auxiliaires et essere et avere. Tache de comprendre le beau tableau qui est à la tête de ta gramm. Italienne. Je te conseille de prendre une grande feuille de papier et de la copier. il faudra lire chaque soir avant de te coucher le verbe avere ensuite le verbe essere. C’est le seul moyen d’apprendre. Je compte là-dessus.
Tu pouvais lire beaucoup mieux que l’homme des champs. C’est un pauvre ouvrage. Lis racine et Corneille, Corneille et Racine, et sans cesse. Puisque tu ne sais pas le latin tu peux lire les Géorgiques de Delille. Ne pouvant pas lire Homère et Virgile tu peux lire la Henriade. Tu y prendras une très légère idée du genre de ces grands hommes.
Lis La Harpe. Son goût n’est pas sûr, mais il te donnera les premières notions, et si jamais j’ai le bonheur de pouvoir passer 2 mois à Claix avec toi, loin des ennuyeux, nous parlerons littérature. Je te dirai ma manière de voir et j’espère que tu sentiras de la même manière. Il y a en toi de quoi faire une femme charmante, mais il faut t’accoutumer à réfléchir, voilà le grand secret.
Pour bien sentir la mesure des vers, il faut en avoir dans l’oreille. Tu me feras bien plaisir de chercher le 4me acte d’ Iphigénie, scène 4me et d’apprendre la tirade qui commence par ces mots mon père, jusqu’à que je leur vais conter. Je te conseille de les copier et de les lire le soir. Il est très essentiel de bien lire les vers, je voudrais que d’ici au mois de septembre prochain, tu susses tout le rôle d’Iphigénie, je t’apprendrais à le déclamer. Tu pourras te borner à lire de Corneille, les pièces suivantes. Le Cid, Les Horaces, Cinna, Rodogune et Polyeucte. Prie le grand-papa de te prêter le Misanthrope de Molière. Tu pourras lire Radamiste et Zénobie, de Crébillon, Mérope, Zaïre et la Mort de César de Voltaire. Si ton goût est juste, tu placeras Corneille et Racine au premier rang des Tragiques français, Voltaire et Crébillon au 2me. Je finis en te recommandant de lire sans cesse Racine et Corneille, je suis comme l’Eglise, hors de là point de salut.
C’est avoir profité, que de savoir s’y plaire. H.B. »
Expert :
Nicolas ASVISIO



