DE SAINT-PIERRE (Jacques-Henri Bernardin). Lettre autographe signée, adressée à Amaranthe de Lucenay, rédigée à Paris le 19 septembre 1808.
« Monsieur
Je suis sensiblement touché de l’amitié et de l’estime que vous me témoignez, ainsi que Mde votre épouse à l’occasion de mes ouvrages qui vous rendent l’un et l’autre heureux dîtes vous. Vous devez sans doute votre bonheur mutuel à vous même mais permettez-moi de vous le dire, si vous êtes content dans votre retraite champêtre, pourquoi désirez-vous habiter l’Arcadie ? Ce roman dans le genre antique est une pure fiction dont j’ai abandonné la suite parce que les mœurs de ses habitants n’avaient rien de commun avec les nôtres. Depuis longtemps je m’occupe d’un autre sujet d’une utilité plus générale, j’y ai tracé une esquisse des loix de la nature d’après la nature même. Je parle des loix qu’il est permis à l’homme d’y entrevoir, car pour les loix naturelles elles ne sont connues que de Dieu, je les ai mises en action pour les rendre plus intéressantes, il y a longtemps que je m’en occupe, et il s’en faut beaucoup que je sois à la fin de mon travail. Cependant je publie de tems en tems quelque manuscrit de mon portefeuille. J’ai fait imprimer cette année un petit volume in-18 chez Didot L’aîné. Il contient la mort de Socrate en forme de drame en un acte, le discours que j’ai prononcé lorsque j’étais président de notre Académie et une portion de préambule de mon édition in-4° papier vélin, avec 6 figures et mon portrait gravés par nos plus grands maîtres. Ce préambule est dirigé contre les journalistes et doit intéresser les hommes qui aiment les lettres. J’ai désiré qu’il fut plus connu. J’ai fait aussi une nouvelle édition in-18 de ma chaumière indienne et j’y ai ajouté quelques nouveaux détachés qui n’étaient pas dans mes études. Vous voyez, monsieur, que je passe tout doucement ma vie avec les Muses. Malgré les petites traverses qui l’agitent quelquefois. Mais j’oublie de vous dire que je jouis d’une portion de bonheur semblable au vôtre. La Providence m’a donné une compagne très aimable et deux enfants d’un 1er lit, Paul et Virginie. Ma fille est à Écouen et mon fils dans une pension de mon voisinage pour son instruction. Je vais de tems en tems voir ma fille, et mon fils me vient voir tous les dimanches. Ces exercices sont nécessaires à ma santé physique et morale.
Je ne doute pas que Mde votre épouse ne vous fasse jouir bientôt du bonheur paternel. C’est le fruit de l’union conjugale et il en augmente les charmes.
Voila, le voeu que je vous adresse à tous deux pour vous rendre votre retraite à la campagne plus chère à l’un et à l’autre.
Agréez tous deux l’assurance de mes plus sincères hommages. »
Expert :
Nicolas ASVISIO



